Partager l'article ! Fête Nat': Exposition à la Ferme Asile, Sion, Suisse, 2011 Vues générales ...
Plaisir et malaise dans la fête
Par Véronique Mauron, historienne de l’art
Fête Nat est le drôle de titre donné par Delphine Reist et Laurent Faulon à leur installation in situ créée à la Ferme-Asile à Sion. Cette installation prend comme point de départ la fête populaire capable de réunir les individus d’une société et qui permet parfois d’échapper aux codes sociaux établis. La fête invite à la déraison et renforce le sentiment d’identité. Que ce soit la Fête du 1er Août, le Carnaval, les kermesses, les Fêtes de la Musique, toutes ces fêtes pointent directement la question des origines et des appartenances. Fête Nat, issue d’un ancrage dans l’univers de la fête et du rassemblement populaire, propose différentes formes d’hybridations culturelles, actives dans notre société.
Une installation joyeuse et grinçante
Les matériaux privilégiés pour Fête Nat appartiennent à un répertoire précis : la voirie de Sion et les services industriels (ESR-Sion). En effet, les artistes ont exploré les dépôts de matériel urbain et ont emprunté drapeaux, bancs, tables, barrières, décorations de Noël, poubelles, guirlandes lumineuses, tous objets nécessaires à l’organisation de différentes fêtes en Valais ainsi que pour les décorations de rues.
Les artistes mettent en scène ce matériel fonctionnel, décoratif et souvent chargé de symboles. Delphine Reist redessine la structure porteuse de la grange grâce à des néons disposés tantôt sur les poutres obliques des fermes, tantôt sur les poutres d’appui. Allumées par intermittences, ces lumières transforment un espace campagnard en une zone plus industrielle, les néons rappelant une suite de pylones électriques. Cette œuvre provoque un décalage entre la campagne et l’usine et signale l’impureté de nos paysages qui se composent depuis plus d’un siècle des contrastes saisissants et significatifs résultant des différentes activités menées dans ces lieux.
Laurent Faulon dresse un alignement de barrières métalliques de sécurité reprenant la forme adéquate pour la protection d’une scène de spectacle ou un match de football. Il adosse à ces barrières des décorations de Noël où sapins, étoiles et flocons de neige composent un halo luminescent de couleur chaude, irradiant dans l’espace central de la grange. L’artiste met ensemble deux éléments contradictoires : il fait coïncider l’enfermement et la contention liés aux barrières de sécurité avec la largesse et la joie liées aux fêtes de fin d’année. Pour que la fête ait lieu, l’ordre doit régner, pour que le débordement se réalise, les cadres et les limites doivent exister. Ces oppositions sont mises en scène de manière monumentale et critique par l’artiste.
D’autres contrastes s’imposent. Laurent Faulon a créé une installation avec des poubelles en plastic noires et vertes, celles que nous connaissons bien pour le tri des déchets. Alignées, bien organisées, elles ont l’air prêtes à l’emploi mais en décalage avec l’endroit, un lieu d’exposition. En s’approchant, le visiteur découvre que les poubelles sont pleines à ras-bord… d’eau.. Eclairées par une source de lumière qui accentue le reflet, les poubelles deviennent des écrins somptueux, précieux, brillant de mille éclats. A la saleté s’oppose la pureté ; au déchet, l’eau source de vie ; au contenant en plastic dur, la fluidité. Les poubelles changent légèrement de formes, s’arrondissant sous la pression de la quantité de liquide, devenant des contenants bedonnants et sympathiques, des sculptures. L’artiste fait jouer ensemble le laid et le beau, il perturbe nos appréciations, entame les notions de bon et de mauvais goût, rend complexe notre faculté de juger, défie nos certitudes esthétiques. On se confronte autant au kitsch, au laid, qu’au joli et au beau.
Secouer l’identité
A la fois grandioses et subtiles les œuvres de Fête Nat provoquent un décalage entre le divertissement et la surveillance, entre le convenu et l’étrange. Les signes les plus connus sont détournés avec ironie, humour, délicatesse ou violence. Ainsi avec les drapeaux. Delphine Reist réalise deux installations, l’une avec quatre drapeaux suisses, l’autre avec des drapeaux des districts valaisans. Dans la nef centrale, par intermittences, sans crier gare, de grands drapeaux nationaux se déroulent du plafond et tombent au-dessus des barrières de Laurent Faulon. La grange est silencieuse, le bruit des moteurs est la seule musique, non «patriotique» qui accompagne la descente des drapeaux. Le même son accompagne leur remontée. L’univers de Delphine Reist est toujours peuplé d’objets inanimés qui s’animent de manière intempestive. La perception de cette installation est étrange et trouble les émotions du visiteur. La grange soudainement envahie par la présence majestueuse des drapeaux prend des allures dures de salle de manifestation ou de propagande politique. Le symbole de l’identité nationale bouche l’espace, l’air devient irrespirable. Cette forme d’identité envahissante est contrebalancée par la seconde installation de drapeaux, sur la galerie. Installé dans l’axe de la grange, en droite ligne des grands drapeaux suisses, un porte-drapeaux en bois présente les drapeaux des districts valaisans. Leur immobilité contraste avec une projection de ce même porte-drapeaux dont les drapeaux sont légèrement mis en mouvement par un mécanisme artificiel. L’immobilité sérieuse des drapeaux réels est mise à mal par les mouvements ridicules, idiots, des drapeaux de la projection. Ce «petit théâtre identitaire», comme le nomme l’artiste, déjoue la solennité des grands sans pour autant rassurer sur la question de l’identité. Il invite à prendre conscience des multiples sentiments éprouvés quant à notre appartenance à un pays, à des cultures, à des symboles.
Tout est tension. C’est le mot qui relie l’ordre et le désordre. La fête est cette tension, «un débordement dans l‘ordre», comme le dit Laurent Faulon. Les artistes mettent en scène cette dialectique dans un sujet «dangereux, qui en général porte à toutes les dérives», dit Delphine Reist, celui des identités. L’installation Fête Nat crée un nouvel alliage: les œuvres en tension instaurent dans la question de l’identité des relations d’incertitudes plutôt que des figures stabilisées ainsi que des ébranlements salubres dans la tradition et le multiculturalisme. Elle colore et module la notion d’identité, en général froide, tranchée et raide. Prenant la responsabilité de travailler avec des concepts périlleux les artistes s’affranchissent des pensées bien établies et s’engagent par leurs œuvres dans des explorations franches et indépendantes.
La Ferme-Asile devient avec Fête Nat un haut lieu pour éprouver ce que ces termes d’appartenance, de cultures, de nation peuvent signifier pour nous aujourd’hui. Dans Fête Nat, on bascule entre farce et attrape, entre rire et grimace, entre plaisir et malaise.
Force du dispositif
Les artistes procèdent à une déconstruction percutante et incisive de certaines valeurs liées à l’art et à l’identité. Ils reconstruisent des propositions visuelles et sensorielles hybrides, crissantes et criantes, délibérément libres et détachées des conventions. On pourrait parler de leur travail comme d’un dispositif. Ce dispositif, et je m’inspire ici de la définition de ce terme donnée par Michel Foucault, Gilles Deleuze et par Giorgio Agamben, se compose d’éléments hétérogènes mis en réseau et en connexion pour répondre à une urgence. Chez Delphine Reist et Laurent Faulon, on retrouve la diversité des objets et des matières, on retrouve aussi la nécessaire liaison de ces éléments mis en écheveau, enfin on ressent ce temps précipité, bouleversé, celui d’un état proche de la catastrophe. Le dispositif comporte ces aspects de diversité brutale et bruyante ; il signale un accident potentiel, imminent, mais qui sera jugulé, ou du moins suspendu. Il est davantage transformation, dérivation et variation que forme stable ou réalisation figée. Il prend sens chez les deux artistes comme un équilibre précaire, entre un achèvement dans le cataclysme et une possible pacification. Le dispositif se construit de tensions extrêmes, fait, comme on l’a vu, de contraires qui se combattent. Aussi reflète-t-il parfaitement les oppositions conflictuelles à l’œuvre dans notre société. Le dispositif de Fête Nat invite chacun à en éprouver le fonctionnement et à en faire l’expérience. Profondément démocratique et critique, il appelle la prise en compte individuelle et l’extraction d’une pensée plus collective et plus durable. Partage serait alors le terme adéquat, rappelant aussi la fête et l’identité. Métaphoriques, les installations de Delphine Reist et de Laurent Faulon expriment les féroces mouvements et pressions qui agitent nos modes de vie et nos types d’appartenances.